Comment représenter un souvenir sans le figer ? Dans Le son des souvenirs, sorti en salle en France le 25 février 2026, Oliver Hermanus explore la mémoire comme matière instable. Loin d’un récit historique frontal, le film construit une esthétique du flou où le passé, la guerre et l’amour ne sont jamais montrés directement mais apparaissent à travers le son, les regards et les ellipses.

Adapté d’une nouvelle de Ben Shattuck le film retrace la relation entre Lyonel et David, deux musiciens du conservatoire de Boston. Lyonel grandit dans une maison rudimentaire du Kentucky avec ses deux parents ; on découvre chez lui un don pour la musique. « Le son a une couleur, jaune pour le ré ».

En 1917, David est appelé pour participer à la Première Guerre mondiale. Lyonel se voit, contraint de repartir auprès de sa famille. Il fait face au deuil : une scène sublime retrace la nuit après l’enterrement de son père. Le musicien, face au feu de joie organisé en mémoire de son père, se laisse aller au trouble et à l’émotion. Les flammes se dessinent derrière le personnage grâce à une faible profondeur de champ qui transforme la scène en espace mental isolé, où la douleur du souvenir peut prendre toute la place. Sa voix et celle d’une femme se superposent comme une double exposition en photographie. Cela donne une atmosphère onirique et criante d’une sensibilité ineffable. Les flammes caressent la douleur de Lyonel et la musique adoucit son âme. Le spectateur, par la réalisation, comprend la complexité du chagrin, mais le film ne cherche pas à la rendre explicite.

David et Lyonel se retrouvent après tant d’années pour un projet universitaire autour des chants folkloriques. Pendant 160 km, nous les voyons se rapprocher à travers leurs passions communes : la musique et leur désir de faire subsister la mémoire de celle-ci. À l’inverse de La Vie d’Adèle, leur histoire d’amour est pudique et intime : Les scènes de sexe se déroulent « presque » hors-champ.

Le sujet de la guerre n’est pas abordé avant un long moment et, lorsque c’est le cas, David ne fait qu’effleurer la question. C’est par l’image et le son que l’histoire se dessine. Ce que pensent et ressentent les deux personnages n’appartient qu’à eux ; le spectateur est plongé dans un flou narratif : une dispute éclate entre eux et sépare leur destinée pour toujours. Ce n’est d’ailleurs qu’à la fin du film que nous comprenons le sujet de leur querelle, laissant le flou affectif subsister jusqu’à la dernière minute. Alors l’histoire s’interprète selon nos propres troubles, nos histoires et nos croyances.

 Le film de Hermanus semble reprendre la fameuse idée de Standall : « Un roman est un miroir que l’on promène le long d’un chemin ». La caméra accompagne les personnages et laisse apparaître l’histoire par fragments. Ce film est une invitation à regarder, à travers l’écran, l’espace de notre société qu’on a tenté d’effacer. L’impact de la guerre, l’impossibilité de l’amour homosexuel ainsi que la vision normative de la famille sont des causes explorées dans cette histoire. Cette période est souvent représentée du point de vue des combattants, en ignorant l’après. Le film tente de saisir la mémoire traumatique sans la dire ni la montrer. Parfois nous nous demandons même si David a vraiment participé à la guerre ; c’est ce trouble que cherche le réalisateur. Le souvenir est indicible et pourtant c’est tout l’enjeu de ce film. Par le son, l’image est mise en relief ; la profondeur de l’exactitude semble irréelle.

Oliver Hermanus donne matière au souvenir sans rendre l’image nette. Il apparaît comme une vibration, entre le silence et le bruit, entre l’invisible et le manifeste. Le flou devient la seule manière de représenter fidèlement la mémoire : en l’absence de mots et d’images précises, elle existe dans un temps qui n’est plus le nôtre et pourtant il faut la montrer.

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